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NORMANDIE - FOLK, FOLKLORE ET TRADITION

Le point en 2005 (Bulletin de l'O.U.E.N., n° 20, Caen 2005)

Dans le domaine des pratiques musicales traditionnelles et des enquêtes sur le sujet, la Normandie souffre d'un déficit d'image, surtout si on la compare à d'autres régions de France comme la Bretagne, l'Auvergne ou la Corse. Cette année encore, lors de la première séance d'ethnomusicologie du module LM 005 du Diplôme Universitaire d'Études Normandes, Arts et traditions de la Normandie, qui dispense douze heures sur ce sujet, une large majorité des quelque trente étudiants présents a déclaré ne rien connaître du domaine et s'est même montrée surprise devant l'existence d'un tel enseignement (certains, toutefois, ont déclaré connaître l'existence d'un « folklore normand »). À cet égard, la situation musicale locale est comparable à la situation linguistique : en terme d'opinion publique, ce qui se parle en Normandie, même si l'essor de la dialectologie normande a oeuvré dans l'autre sens, est assez rarement valorisé, contrairement aux langages des régions citées plus haut. Que ce soit pour la parole ou pour la musique, les processus historiques ont été largement semblables : tout comme l'émergence de la langue française et de ses normes écrites a progressivement sorti de la scène les parlers d'oïl, relégués au rang de patois, le prestige du concept de musique classique dans le courant du XIXème siècle s'est accompagné quasi mécaniquement d'un discrédit des musiques non écrites. Dans le Petit Larousse de 1957, le terme violoneux est ainsi défini : « 1. mauvais violoniste. 2. ménétrier des campagnes ». Le changement de perspective est relativement récent et diffère selon l'image que chaque région se fait d'elle-même.

Pourtant la Normandie n'a rien à envier aux autres régions : jusqu'à la deuxième guerre, on y a connu comme ailleurs des pratiques musicales traditionnelles et aujourd'hui encore, on peut y collecter des airs de danse et de chansons jamais encore enregistrés. Le but de ces quelques lignes est de faire un bref historique des enquêtes dans ce domaine peu connu du grand public.

Comme partout en Europe, l'intérêt pour les cultures traditionnelles - on disait plutôt populaires au XIXème siècle - se développe avec la nébuleuse romantique. Ainsi le premier érudit bas-normand - et le seul pour le XIXème siècle - à noter des airs de danses normandes (nommées branles alors qu'il s'agit plutôt de contredanses) sera M. de Magneville, membre de la Société des Antiquaires de Normandie, en 1841 ; ces quelques airs seront repris cent ans plus tard par Jeanne Messager (1950). L'enquête Fortoul sur les « poésies populaires de la France » en 1852 provoquera en Normandie un mouvement de collectes de chansons (Fleury, Le Héricher, de Beaurepaire, la revue Le Bouais-Jan, etc.). En 1881, à peu près au moment où Charles Joret publie Des caractères et de l'extension du patois normand, Émile Legrand relève le répertoire des couturières de Fontenay-le-Marmion près de Caen (Romania, 1881). C'est l'époque à laquelle le mot folklore, venu de l'anglais, entre dans la langue française, avec une ambiguïté de sens qui se conservera très longtemps : « savoir du peuple » ou « savoir sur le peuple » ; dans la première moitié du XIXème siècle, on rencontrait surtout les termes de populaire, vieux, rustique, vieilles chansons françaises, vieux airs de nos aïeux... Il est à noter que ces enquêtes concernent surtout les chansons, qu'elles considèrent comme une branche de la littérature orale française (cf. la présentation par le médiéviste Gaston Paris du travail d'Émile Legrand). Pour ce qui concerne la danse, l'opinion courante était plutôt celle de Maupassant décrivant une noce normande dans Une Vie : « Rustres et rustaudes sautaient en rond en hurlant un air de danse sauvage qu'accompagnaient faiblement deux violons et une clarinette juchés sur une grande table de cuisine en estrade » (Librio, texte intégral, Pössneck, 1996, p. 42).

Ce siècle d'activités des folkloristes (en gros de 1850 à 1950) verra son aboutissement, pour la Normandie, dans la parution d'un petit livre pédagogique illustré de photos, qui deviendra immédiatement la bible des groupes folkloriques de Haute et Basse-Normandie : il s'agit des 25 danses normandes de Jeanne Messager (Bayeux, 1950). Toute une génération s'en inspirera, tant en ce qui concerne les costumes que les chorégraphies. Jeanne Messager y reprend généralement des collectes antérieures et opère des arrangements de danse dont le but est plus le spectacle que la participation*. Aujourd'hui encore, beaucoup de groupes folkloriques se réfèrent à Jeanne Messager et d'abord le groupe Blaudes et coeffes de Caen dont elle est la fondatrice. Ce phénomène social du succès des groupes folkloriques dans l'immédiat après-guerre se produit au moment même où les derniers musiciens de village cessent leurs activités (André Grossot dans le Passais, Louis Lebellanger dans le Saint-Lois, Isidore Turquetil dans la région de Saint-Hilaire, ce dernier ayant toutefois conservé jusqu'à ce jour, à 95 ans, une activité musicale effective). Certains seront même embauchés par le groupe folklorique local et obligés d'acquérir ce nouveau répertoire, qui n'était pas le leur ; ainsi d'Ernest Bourré, à Passais-la-Conception, engagé par le groupe le Trou Normand à Domfront, dont le répertoire venait du livre de Jeanne Messager.

Le terme folk appliqué à la musique apparaît en français, selon le dictionnaire Robert, en 1966, au sens de « musique populaire plus ou moins modernisée ». Le terme vient de l'anglo-américain. En fait ce terme va désigner en France un phénomène culturel général - symbolisé dans ses débuts par les succès d'Allan Stivell, des Tri Yann, de Malicorne - lié à la grande nébuleuse d'après mai 1968 et aux nombreux mouvements qui lui sont liés : retour à la terre, objection de conscience, refus de la société de consommation, etc. Cette première vague folk succède à la vague folklorique, sans vraiment la supplanter, mais en provoquant parfois des conflits de générations dont le livre de Jeanne Messager fera les frais ; bien des « folkeux » y verront une image passéiste des paysans et une imposture d'un point de vue musicologique. Cette période (1970-1985), selon la formule d'Yvon Davy à la page 21 du livret du 1er CD de La Loure, M'y promenant..., correspond à « un âge d'or de la collecte en Normandie ». Ce phénomène est parfois désigné par un autre mot anglais, le revival (« la renaissance »). Toute une génération de musiciens collecteurs non professionnels, assez souvent des étudiants et des enseignants, d'abord à Paris, puis en province, va partir sillonner les campagnes pour « faire du collectage ». Le concept de musique traditionnelle appliqué aux campagnes françaises ne devient usuel qu'à cette époque, coexistant avec celui de musique folk, moins précis ; le groupe OFNI (« Objet Folkant Non Identifié »), se présente comme un groupe de folk normand. Les derniers musiciens de village, souvent nés avant la première guerre mondiale, deviennent alors des figures très importantes dans ce milieu et reprennent une activité musicale après vingt ou trente ans d'interruption.

En ce qui concerne la Basse-Normandie, ce mouvement est symbolisé par le groupe Jolie Brise et l'action de ses deux fondateurs François Redhon et Michel Colleu, qui, après avoir mené des enquêtes en Haute-Normandie, s'installent près de Flers à la fin des années soixante-dix et entreprennent un énorme travail de collectage auquel se joignent Anne Piraud et Philippe Gleizes. À côté des nombreux bals folk, on voit apparaître des bals traditionnels de Normandie dont le répertoire provient directement des airs et des danses issus des collectages. Cette génération de musiciens-collecteurs est peut-être la première à prendre au sérieux les pratiques instrumentales, surtout liées au violon et à l'accordéon diatonique. Les documents les plus représentatifs du travail de cette époque sont le coffret de quatre disques 33 tours vinyle aux Éditions Pluriel en 1980 : Collectages de musiques et chansons traditionnelles en Basse-Normandie (direction François Redhon), l'étude sur la pratique musicale du Domfrontais (Boissel-Redhon, 1980) en collaboration avec l'Université de Caen et le CNRS (Action Thématique programmée - observation du changement social et culturel. Région Ouest) et les cinq cahiers de chansons collectées par Anne Piraud et François Redhon édités par Orne-animation et l'Université rurale Normandie-Maine à Alençon en 1988.

Un second revival semble se dessiner depuis le milieu des années 90, avec une deuxième vague folk, qui correspond au succès dans le grand public d'un groupe comme Mes souliers sont rouges (musique québécoise) et la naissance de l'association La Loure** créée en 1998 dans la région de Vire, sur le modèle de La Bouèze en Pays Gallo. Des enquêtes systématiques sont relancées, des collaborations multiples - y compris avec l'Office Universitaire d'Études Normandes. Deux disques (M'y promenant, 2001, En revenant de noces, 2003) avec les meilleurs musiciens du circuit ont déjà paru, un troisième consacré à la danse traditionnelle en Normandie est en cours. Ce travail en profondeur va porter ses fruits et c'est de cela que je compte persuader la trentaine d'étudiants en ethnomusicologie du DUEN 2004-2005 : la Normandie a été, est et sera un pays très riche en musique traditionnelle, même si cette réalité n'est connue pour l'heure que des « happy few ».

par Pierre BOISSEL
O.U.E.N.
Université de Caen Basse-Normandie
Responsable du Diplôme Universitaire d'Études Normandes (DUEN)

* La ville de Caen vient de faire don du fonds Messager au Musée de Normandie, qui lui a consacré toute une vitrine d'exposition.

** Contact : Association La Loure - Musiques et Traditions Orales de Normandie, 2 rue Saint-Martin, 14500 Saint-Martin-de-Taillevende. Tél. : 02 31 68 73 49. Site : http://laloure.org


Éléments bibliographiques

BERTAUX J.-J., Un cahier de chansons de la fin du XIXème siècle : de l'amour, de l'Indochine et de la revanche, in Annales de Normandie, Caen, Château, 28e année, n° 1, mars 1978.

BOISSEL P., Une synthèse registre traditionnel/registre populaire : le cas d'un répertoire oral de chansons dans le Bessin en 1977, in Annales de Normandie, Caen, Château, n° 2, juin 1981.

BOISSEL P., Un curieux personnage du Bessin : Bernardin Anquetil, dit « l'abbé Anquetil », (1755-1826), poète, auteur dialectal et joueur de vielle à roue à Mandeville (Calvados), in Mélanges Pierre Bouet, Cahier des Annales de Normandie, n° 32, Caen, 2002.

BOISSEL P. et REDHON F., Musiques et musiciens traditionnels dans le Domfrontais de 1919 à nos jours. Le Pays Bas-Normand, n° 158, Flers, Société d'art et d'histoire, 1980 [collaboration CNRS/Université de Caen].

Chants des marins de la mer du Nord et de la Manche. De Dunkerque à Granville. Disque compact avec livret. Anthologie des chansons de mer, vol. 14, Le Chasse-Marée / Ar Men, 1999.

COLLEU M., Chants traditionnels des marins pêcheurs de Fécamp. Disque 33 tours en vinyle. Chants du monde, 1979.

DUTERTRE J.-F., Chansons traditionnelles de Normandie. Disque compact Musiques du monde, 1989402, production compagnie Mélusine, 2002.

LA LOURE, M'y promenant... - Chansons et musiques traditionnelles de Normandie avec livret de 80 pages. Vire, 2001.

LA LOURE, En revenant de noces - Chansons et musiques traditionnelles de Normandie avec livret de 90 pages. Saint-Martin-de Tallevende (14), 2003.

LA LOURE, à paraître en 2005 : disque compact sur la danse traditionnelle en Normandie.

LEGRAND E., Chansons populaires recueillies en octobre 1876 à Fontenay-le-Marmion, arrondissement de Caen, Calvados. Présentation de Gaston Paris, in revue Romania, t. X, p. 365-396, juillet 1881.

MESSAGER J., 25 danses normandes, présentées par Édouard Colin. René-Paul Colas, Bayeux, 1950.

PIRAUD A., GLEISES P., Musiques traditionnelles en Basse-Normandie pour élèves du primaire et du secondaire. Coffret livret + cassette + diapositives. Centre régional de documentation pédagogique (CRDP) de l'Orne, Alençon, 1995.

REDHON F., Livret du coffret de quatre disques 33 tours en vinyle : Collectages des musiques et chansons traditionnelles en Basse-Normandie, Orne, Manche, Calvados. Éditions Pluriel, Passais la Conception, 1980.

REDHON F., Pratiques musicales traditionnelles en milieu rural dans la Normandie de 1789 à 1914, in Musiques et musiciens traditionnels en Normandie, 1950-1914, Le Pays Bas-normand, n° 173, 2e partie, Flers, 1984.

REDHON F., PIRAUD A., Anthologie de la chanson traditionnelle de Basse-Normandie. Cahiers n° 1, 2, 3, 4, 5. Université rurale Normandie-Maine-Perche. Orne-animation, Alençon, 1988.